1808-1970 La formidable épopée de la plonge aux nacres

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Un auteur anonyme a raconté en 1923, comment se passait la récolte des nacres et des perles, répandue dans les lagons des Tuamotu depuis 1808, avant d'être institutionalisée en "plonge aux nacres" dans les années 1860. Son texte, intitulé LA PLONGE À HIKUERU, décrit avec justesse le quotidien des plongeurs pa’umotu. Une aventure qui dura un siècle et demi, jusqu’en 1970.


Le plongeur se concentre, fait le vide, de ses poumons et de sa tête, avant de plonger jusqu'à une vingtaine de mètres, parfois plus, pour tenter de décrocher quelques coquilles d'huîtres perlières.

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Tout le jour, disséminées à la surface d'un bleu noir et opaque, plusieurs centaines de pirogues sont mouillées, dans lesquelles se tiennent souvent deux personnes, le plongeur et son aide.


Une ombre trouble tout à coup l'eau profonde, dans l'épais saphir translucide, une forme se précise.

Hier, à bord d'une de ces petites chaloupes à moteur qui, moyennant deux paires de nacres par plongeur, opèrent, matin et soir, le remorquage des pirogues, j’ai pu me rendre compte du prodigieux tour de force qu’est la pêche des huîtres perlières aux Tuamotu, prodigieux déjà par l’habileté et la dépense d’énergie qu’il exige, d’un prodigieux superlatif, si peu que l’on tienne compte du danger couru.


Pirogues et plongeurs sereins avant de partir plonger pour la journée. © DR - Utilisation ou reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur


Tout le jour, disséminées à la surface d’un bleu noir et opaque, plusieurs centaines de pirogues sont mouillées, dans lesquelles se tiennent souvent deux personnes, le plongeur et son aide, parfois des hommes seuls qui font eux-mêmes toute la besogne. [...]

Tous nos hommes lâchés et dispersés sur le secteur de plonge, la chaloupe revient stopper au milieu d’un groupe de pirogues. Déjà les plongeurs sont à l’ouvrage : les trois petites coques auprès de moi sont vides. Sensation inusuelle, un peu gênante, mais quelques secondes à peine se passent et les propriétaires émergent. Une ombre trouble tout à coup l’eau profonde puis, engainée dans l’épais saphir trans- lucide, se précise en une forme mouvante, dont, peu à peu, les contours et la teinte cuivrée m’apparaissent, se rapprochant et de plus en plus nets, comme à travers une lorgnette enfin mise au point. Une tête sort. L’homme respire, sans du tout paraître essoufflé. Il se hisse sur sa pirogue, s’assoit de côté, les jambes pendantes, les pieds dans l’eau. Il reste quelques minutes tranquille, le corps détendu – une belle figure athlétique de bronze luisant sous le soleil – puis se prépare à plonger de nouveau.


Cette préparation à la plongée est réellement un spectacle frappant pour le nouveau venu. Correspond-elle à une nécessité physiologique, à des rites transmis héréditairement ? Est-elle le meilleur procédé empiriquement mis au point d’entraînement aux immersions prolongées ? À tout moment, sur les lieux de pêche, on entend les plongeurs remontés héler longuement à la cantonade : de grands cris un peu funèbres qui se croisent sans se ré- pondre, comme des hululements d’oiseaux marins, comme des plaintes de blessés.

Au lieu d’appeler, certains, pour se remettre en forme, sifflent sans moduler, en de longues expirations qui doivent leur vider le sac pulmonaire de tout ce qui n’est pas air neuf.


Après avoir un certain temps, clamé droit devant lui, mon voisin se met à haleter rythmiquement, la tête penchée en avant, la poitrine creusée. Bientôt, il se laisse glisser le long du bord, respire encore un peu, sans 1’effort d’aspiration que je prévoyais, sa main lâche la pirogue et le voici qui s’en- fonce, accroché à un filin qu’entraîne rapidement, vers le fond sableux où reposent les belles coquilles, un gros poids de plomb. La corde se dévide interminablement dans le bateau abandonné, Une minute durant laquelle j’essaie en vain de percer du regard la masse d’eau formidable – plus de 30 mètres d’épaisseur à cet endroit-là – qui me sépare du plongeur. Je ne distingue naturellement rien, mais j’ai vu ces temps derniers, plonger à quelques brasses de profondeur et, sur une terre comparativement plus éloignée de moi, plus inaccessible que ne le seraient d'une rive tahitienne les cimes de l'intérieur, se mouvoir un homme aux mouvements d'une aisance, d'une lenteur étranges.


Celui-ci, je le vois cueillir les nacres et les placer dans la large poche qu'il ne remontera que comble.

Convoi de pirogues, tractées par une chaloupe motorisée, en direction du lieu de plonge.© DR - Utilisation ou reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur


Celui-ci, je le vois [...] cueillir les nacres et les placer dans la large poche de mailles plombées qu’il ne remontera que comble. D’une main gantée de toile, il arrache les pintadines bâillantes et qui se referment au contact avec une telle force qu’elles broieraient un doigt qui se ferait prendre. Il se déplace aussi peu que possible, d’abord parce qu’il est dangereux de s’éloigner de la corde de montée, mais aussi parce que la plus grande économie de mouvement s’im- pose : la pression est telle, en effet, qu’un effort, même minime, peut provoquer la rupture d’un rouage dans le débile organisme humain soumis à cette épreuve extraordinaire ; déjà, aux efforts si légers d’un corps qui semble impondérable, succède habituellement une fois remonté là-haut, un affaiblissement général, et la moindre exagération peut alors se payer cher.


Bientôt il se laisse glisser le long du bord, respire encore un peu, sa main lâche la pirogue et le voici qui s'enfonce, vers le fond sableux où reposent les belles coquilles.

Au bout d’une minute et demie environ, l'homme reparaît et le processus de la préparation recommence sans guère varier. De temps à autre, il se repose un peu plus longtemps, relevant sur son front les lunettes à la creuse armature de cuivre bordée de caoutchouc, qui lui tiennent, sous l’eau, les yeux au sec. Souvent, au contraire, il ne remonte même pas à bord de la pirogue et se suspend à l’avant pour souffler. L’habileté des plongeurs est, bien entendu, variable, ainsi qu’il sied chez des hommes au métier exceptionnel. J’en connais qui ramènent chacun, les jours où ils plongent, plus de 200 kilos de nacres ; d’autres n’en déchargent, le soir, sur la plage, qu’une centaine de kilos, et ceux-là doivent être considérés comme de bons plongeurs; le plus grand nombre, après les premières semaines de cueillette aisée, aux abords du lagon ou sur les gros pâtés de coraux à fleur d’eau, n’atteignent pas 50 kilos dans leur journée.

La vieille Mihi a trouvé une perle de 20 carats, blanche, ronde, un vrai petit soleil

De gauche à droite : Une goélette apporte les denrées pour les équipes de plonge, qui resteront toute la durée de la saison sur place avec leur famille.

Village pa'umotu traditionneln avec les pirogues à voile pour la pêche et les déplacements inter îles, et les pirogues à balancier pour la plonge aux nacres. © DR - Utilisation ou reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur


Il y a lieu de croire que la pratique la plus efficace pour pêcher de grandes quantités de nacres, est celle suivie par la plupart des plongeurs en renom : des plongées brèves mais fréquentes ; guère plus d’une minute sous l’eau, mais à peine quelques minutes à la surface. Au lieu que ceux qui demeurent deux et trois minutes au fond, s’ils ramassent plus de nacres à chaque plongée, par contre, sont obligés de passer beaucoup plus de temps en haut à recouvrer leurs forces ; finalement le résultat n’est pas en faveur de leur méthode. Et sans compter qu’ils risquent plus d’y rester. Il ne se passe guère de semaine, en effet, qu’un jeune, encore inexpérimenté, ou qu’un homme mûr présumant trop de ses forces déjà déclinantes, ne revienne à la surface, le sang lui sortant du nez et des oreilles, son dernier souffle entre les dents. On l’en tire généralement, mais le voilà guéri de la plonge pour quelque temps. Il arrive aussi qu’on ne l’en tire pas. […]


Dans l’après-midi incandescente (le soleil croule et gagne du terrain ainsi que des coulées de lave en fusion), un coup de vent. Verte mer végétale encerclant une mer liquide, les palmes et les vagues renaissent à la fois. A vue d’oeil, l’horizon se bouche, le ciel se remplit de suie. La première goutte tombe, puis deux, trois, quatre, puis d’innombrables. Averse d’un moment, rageuse, telle une cinglée de verges et le soleil reflambe tout.


Pêcheurs en pleine récolte qui reprennent leur souffle. © DR - Utilisation ou reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur


Sur un fond violâtre, au loin, parmi les flocons de l’écume, je distingue les pirogues qui se meuvent vers nous, un pareu gonflé en guise de voile. Bientôt les coques blanches se silhouettent, dansantes, au ras des flots, et aussi leurs occupants. Dans la zone d’un émeraude scintillant qui succède à l’arrière-plan noir glacé du lagon, une robe claire, ici et là, fait une tache caressante.

Des petites maisons de palmes mordorées aux toits chevelus, les femmes sortent et vont sur le sable à la rencontre des esquifs qui se rapprochent, chassés par la risée, tels des mouches d’eau. […] Enfin, voici les hommes qui s’en reviennent avec leur pêche : ils marchent conjugués, le plongeur et son aide, portant deux à deux un bâton, auquel est suspendu un large filet rond, rempli de nacres, leur récolte du jour.


Ces nacres ont été ouvertes, visitées et vidées durant le trajet du retour, et plus d’un, qui n’a l’air de rien en ce moment, porte à la taille, dissimulée dans un noeud de son pareu, une menue trouvaille qui, tout à l’heure, provoquera l’effervescence de toute la gent perlière d’Hikueru. On verra, pour un rendez-vous d’autant plus impérieux qu’il n’est jamais concerté, surgir les acheteurs parisiens ou chinois, leurs espions courir à droite et à gauche, s’approcher pour de mystérieux colloques leurs « fetii » (fēti'i, leur famille) et bientôt éclatera la nouvelle : « La vieille Mihi a trouvé une perle de 20 carats, blanche, ronde, un vrai petit soleil », ou bien « Z... a soufflé, à la barbe des confrères, une toupie grise qu’il a payée dans la pirogue même, oui, Monsieur, 5 000 piastres… ».


De gauche à droite : Le nettoyage des nacres se fait de manière rapide mais méticuleuse : aucune perle, même un "chicot" sans grande valeur, ne doit pas rester enfoui dans la chair de l'huître perlière.

À partir de 1890, les plongeurs pa'umotu sont équipés de lunettes de plongée, taillées dans du bois encerclant deux ronds de verre pour protéger les yeux.

Que ce soit à Tamanu, Hikueru, Takapoto ou Marutea-Sud, parotut les mêmes scènes se répètent, d'un bout à l'autre des lagons, durant un siècle et demi. © DR - Utilisation ou reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur

De gauche à droite : La plonge aux nacres a durablement marqué les habitants de l'archipel des Tuamotu.

Achat d'une perle fine, croquis issu de la nouvelle de Jack London, la maison de Mapuhi, parue en 1909 dans son recueil contes des mers du Sud. © DR - Utilisation ou reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur.