28 juillet 1961 à Hikueru la première greffe d'huître perlière

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Depuis son voyage pour Tahiti en 1957, c’est une longue succession de défis et une réelle abnégation qui permet à Jean-Marie Domard, en cet hiver austral 1961, d’arriver à ses fins : la venue programmée d’un greffeur japonais en Polynésie française. Avant cela, Domard est allé au Japon à ses frais, a tenté sans succès de gagner à sa cause le gouverneur, a travaillé à la gestion des bancs d’huîtres perlières qu’il fallait sauver de l’extinction, puis a gagné le soutien de la Banque de l’Indochine, enfin la confiance d’une société japonaise. Le 28 juillet 1961, l’aventure perlière de Tahiti pouvait commencer.



© DR - Utilisation ou reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur 1. lire les éditions Poe Rava 2019 (pp. 42-49) et Poe Rava 2020 (pp. 48-55)


LA PERLE DE CULTURE FÊTE CETTE ANNÉE ses 60 ans.

Soixante années que, malgré les écueils, elle impose partout dans le monde ses couleurs et son lustre inimitables. Si la culture des perles de Tahiti a six décennies, l’histoire de la perle de Tahiti a plusieurs siècles. Les Pa’umotu utilisaient les perles et la nacre comme cadeaux diplomatiques, les échangeaient contre des bois précieux et des ressources des îles hautes. Quant aux Européens, ils en parlent depuis plus de 400 ans. Le premier fut Pedro Fernandez de Quiros. Le 10 février 1606, il débarqua à Hao où il repéra, chez le chef de l’île, un médaillon de nacre.


Dix ans plus tard, ce fut au tour du Hollandais Jacob Le Maire. Après avoir traversé les Tuamotu de l’Est, il recommanda à son équipage, en arrivant à Rangiroa, de « bien regarder ce que les insulaires portent comme bijoux, car ceci est la manière la plus simple et la plus rapide de s’assurer s’il existe de l’or, des pierres précieuses, ou des perles dans l’île. ».


Il fallut attendre 100 ans de plus pour lire le témoignage de l’Allemand Karl Friedrich Behrens, membre de l’expédition Roggeveen. En touchant Takapoto en 1722, il écrivit : « Nous y trouvâmes aussi beaucoup de moules, de nacres, de perles et d’huîtres perlières, de sorte qu’il y a beaucoup d’apparence qu’on pourrait y établir une pêcherie de perles très avantageuse. D’autant que nous trouvâmes aussi des perles dans quelques huîtres que les habitants avaient arrachées des roches. »

La fascination et l’intérêt des Européens pour les perles des Mers du sud ne se démentiraient plus.

L’inventeur de la Nouvelle-Cythère, Louis-Antoine de Bougainville, pensait en 1768 qu’il serait le seul « commerce riche » de ces îles.


Trente-quatre ans plus tard, les premiers navires commerçants en provenance de Port Jackson en Australie, pénétraient dans les lagons des Tuamotu, à la recherche des nacres et des perles fines.

La légende des « Îles aux perles », surnom que rapporta le missionnaire William Ellis en 1820,

était née.


Nous y trouvâmes aussi beaucoup de moules, de nacres, de perles et d’huîtres perlières, de sorte qu’il y a beaucoup d’apparence qu’on pourrait y établir une pêcherie de perles très avantageuse, d’autant que nous trouvâmes aussi des perles.

1000 ans pour comprendre comment naît la perle

1500-1800…Tout au long de ces années de circumnavigation et de recherches des bancs perliers d’Amérique, d’Asie et d’Océanie, la science ne fut pas en reste. Mais, plutôt que de s’enquérir de la valeur des perles, elle cherchait à en comprendre la formation.


En effet, pendant des millénaires, les perles furent tout sauf un phénomène naturel. Des yeux de poissons rares (Mésopotamie) à un don du soleil (Zoroastriens) en passant par le fruit de mollusques fécondés par le tonnerre et grandissant grâce à la lumière de la lune (Chine), la perle était divine, sacrée. Perle de pluie, rosée du ciel, larme d’un dieu ou d’une sirène, elle reste inexplicable.

Pline l’Ancien considérait qu’une rosée fécondante permettait la naissance de la perle, même s’il semble avoir saisi l’importance des couches de nacre la composant.


En Inde, ce fut le dieu Krishna qui découvrit la première perle, la plus importante des 9 gemmes symboliques, avec le diamant.


Les premiers savants de l’Antiquité comprennent bientôt que la perle est le fruit d’un bivalve. Les plus audacieux avancent qu’il s’agit d’une attaque d’un parasite provoquant une réaction du mollusque par la création d’une enveloppe de nacre. Or, les perles naturelles, appelées perles fines, sont rares et de plus en plus chères. Dès le 13e siècle en Chine, dans la province du Guangdong, des tentatives pour produire des perles d’eau douce sont menées par Ye Jon Yang, selon une technique qui perdurera encore au 18e siècle : le Suédois Grill la rapportera en Europe en 1772. Elles conduiront aux premiers mabe, ces demi-perles de nacre qui naissent sous le manteau de l’huître ou de la moule. De leur côté, les verriers vénitiens apprennent à fabriquer le verre iridescent et, par là, créent des fausses perles de grande qualité.

 

Les enquêtes des naturalistes se poursuivent aux 16e et 17e siècles : parasite, irritation, grain de sable ? La piste du corps étranger entouré de nacre se répand… même si une certaine poésie continue d’exister : ainsi l’alchimiste René Français pense toujours, en 1642, que “ la nacre est enceinte des dieux et ne vit que du nectar céleste pour enfanter la perle, argentine [d’argent], ou pâle ou jaunâtre selon que le soleil y donne et que la rosée est plus pure. ”


En 1710, le savant René-Antoine Ferchault de Réaumur, après avoir observé au microscope des coupes transversales des perles formées par des lamelles concentriques similaires à la production nacrée du coquillage, en conclut que les perles sont des morceaux de nacre que l’animal forme peu à peu en sécrétant des couches concentriques autour d’un corps étranger lorsqu’il en subit l’irritation. Karl Von Linné décide d’expérimenter le procédé, en trépanant une moule d’eau douce pour insérer un noyau. Cela fonctionne, mais avec un taux de mortalité très élevé.


La greffe : une incroyable succession d'éléments parfaits pour obtenir une perle d'exception

En 1798, le classement du malacologiste allemand Peter Friedrich Röding consacre le terme huître perlière aux bivalves du genre Pinctada. Dans les Mers du sud, le passionné de coquillages Hugh Cumings identifie en 1828 les particularités des Pinctada Margaritifera de Polynésie. Elles porteront bientôt le nom de « variété Cumingii », en l’honneur de leur découvreur.

En 1858, le malacologiste allemand Théodor von Hessling (1816-1899) découvre, dans des huîtres perlières d’eau douce, que la conchyoline (matière organique) est superflue dans la formation de la coquille, mais qu’elle peut devenir un nucleus dans le manteau ou à l’intérieur du corps du mollusque. Il assure alors qu’un sac perlier est nécessaire à la formation d’une perle et que celui-ci est la surface externe du manteau.


Toutes ces études et découvertes passionnent un jeune Japonais qui, en 1881, s’intéresse à la culture des huîtres perlières dans la baie de Yokohama. Son nom : Kokichi Mikimoto. Dès 1890, il vend ses premières demi-perles Akoya élevées en milieu naturel. En 1893, il obtient, grâce à l’aide du professeur Isao Ijima, une première demi-perle formée autour d’un noyau de coquille d’une huître perlière qu’il avait introduit.


C'est le japonais Tokichi Nishikawa qui obtient le premier des perles sphériques, en 1909. Il a en effet découvert en 1907 "que les cellules qui forment le sac perlier sécrètent un fluide qui devient une perle".

Il dépose son brevet et se lance dans une production à grande échelle, tandis que d’autres Japonais, Tatsuhei Mise et le docteur Tokichi Nishikawa notamment, élaborent d’autres techniques de greffe.


Les chercheurs du monde entier se fascinent alors pour la formation des perles.

Au tournant du 20e siècle, les connaissances scientifiques concernant les propriétés de sécrétion de la nacre du tissu épithélial du manteau des huîtres perlières, permettent de découvrir les principes fondamentaux de la perliculture. Le mystère de la formation des perles, l’un des plus beaux phénomènes naturels, va être levé.


En 1908, Otokichi Kuwabara, un dentiste de formation associé de Mikimoto, développe la technique du greffage par l’insertion d’un nucleus dans l’huître perlière pour produire des perles libres. Mais c’est Tokichi Nishikawa qui, semble-t-il, obtient le premier des perles sphériques en 1909. Il a en effet découvert en 1907 que « les cellules qui forment le sac perlier sécrètent un fluide qui devient une perle ». Il mourut trois mois avant que ses perles ne soient présentées à l’empereur.


De gauche à droite en haut : 1. 4500 ans avant notre ère - nacre de Bismaya - 2. perle de Lao Tseu - 3. 1000 avant notre ère - Rig Veda - 4. 179 avant notre ère - HuaiNan Zi - 5. 1er s. - le Gokanjo - 6. 1er s. - plonge aux moules d’eau douce dans l’Empire romain - 7. perles d’eau douce en Europe au Xe s. - 8. 1450 -tentatives d’explication sur la formation des perles - 9. 1520 - fabrication de fausses perles à Murano - 10. 1550 - théorie de Rondelet - 11. 1605 - première étude dans le royaume de France sur l’origine des perles 12.1642- atelier d’alchimiste - 13.1710 - Réaumur identifie la nature de la nacre - 14. 1761 - tentative de création d’une perle par Linné 15. 1828 - Hugh Cumings découvre les spécificités de la pinctada margaritifera de Polynésie - 16. 1859 - Aloïs Humbert découvre le rôle du parasite dans la formation d’une perle - 17. 1893 - Saville-Kent produit des demi-perles en Australie - 18 et 19. 1896-1916 - Kokichi Mikimoto produit ses demi-perles Akoya puis la première greffe d’une perle sphérique 20. Le joaillier Jacques Bienenfeld invente une machine à percer les perles. © DR - Utilisation ou reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur


Mikimoto et Kuwabara de leur côté produisent leur première perle sphérique en 1913. Si Mikimoto dépose son brevet, sa méthode ne sera finalement jamais appliquée, car trop contraignante. Il adoptera en fait celle de Mise-Nishikawa, brevetée en 1916.


En 1920, Mikimoto tenta la greffe sur des huîtres perlières à lèvres noires à Palau, dans le Pacifique central. Les essais furent satisfaisants. Jusqu’en 1940, il tenta l’expérience d’acclimater des pinctada margaritifera dans les eaux de l’île Ishigaki-jima (sud-ouest du Japon). Plus de 100 000 perles furent récoltées : toutes sont baroques. L’expérience fut abandonnée et les huîtres perlières à lèvres noires considérées comme peu intéressantes pour la perliculture.


En 1927, d’autres Japonais, Sukeyo Fujita et Takuji Iwasaki obtiennent des perles sphériques, cette fois aux îles Sulawesi en Indonésie.


Dès 1928, le gouvernement japonais octroie le droit aux perliculteurs japonais (uniquement) d’utiliser le savoir-faire de Mise-Nishikawa. Or, le Français Lucien Pohl, représentant Mikimoto à Paris est persuadé du potentiel qu’offrent les Territoires d’Océanie pour la perliculture. Son désir de convaincre les autorités à Paris ne rencontre aucun succès.


En 1930, l’écho des expériences réussies de greffes d’huîtres perlières par Mikimoto au Japon, résonne jusque dans les Tuamotu. Robert Pomel, un temps propriétaire de l’atoll de ’Anuanuraro, promet aux lagons une aventure bien différente que celle de l’exploitation des pintadines pour leur nacre : la perliculture, si toutefois les gisements d’huîtres perlières sont protégés : « Mikimoto est actuellement le seul producteur à fournir le marché mondial en perles de culture et ses centres d’élevages sont installés au Japon, sur l’emplacement même d’anciennes pêcheries aménagées à cet effet. […] Il est maintenant fort probable que ce monopole ne saurait durer. »


Il avait vu juste : en 1961, dans le magnifique petit lagon de Hikueru, autour de Jean-Marie Domard, ce présage heureux voit enfin le jour.


LA PREMIÈRE GREFFE DEPUIS JUIN 1960

Les échanges de courrier avec M. Tokuichi Kuribayashi, directeur de la Nippo Pearl &Co évoluent positivement. Le 25 mars 1961,Jacques Ansault, directeur de la Banque d’Indochine, peut écrire à l’Administration centrale [les accords ont été passés de manière à ce que le Gouvernement de Polynésie française supporte finalement tous les coûts], que « les conditions générales pour la perliculture lui semblent bonnes en Polynésie française. »



Cependant, rien n’est gagné et, dans le même courrier, Ansault énumère les réserves et conditions

de M. Kuribayashi :

  • « La culture des « black lip » de Polynésie Française fournira sans aucun doute des demi-perles, mais la greffe en vue de l'obtention de perles entières doit être considérées comme une expérience entièrement nouvelle dont le résultat demeure essentiellement incertain.

  • « La quantité de 5 000 huîtres pour les expériences est largement suffisante et il est probable qu’il en sera opéré moins.

  • « Il n’y aura aucun avantage à maintenir le technicien en Polynésie lorsqu’il aura procédé à la greffe : la main d’oeuvre locale saura soigner les huîtres […] »




Après des échanges qui auront duré un an environ, il est convenu qu’un

greffeur japonais travaillant en Australie, sur une ferme appartenant à la Nippo Pearl & Co de M. Kokishi kuribayashi , monsieur Churoku Muroi, se rendra à Papeete en août 1961 avant de procéder à la première greffe expérimentale.







LA PREMIERE GREFFE

Churoku Muroi part de Thursday Island (Australie) le 28 juillet 1961, où il retournera le 9 septembre. Ils arrivèrent sur l’atoll de Hikueru, atoll situé à 400 milles de Tahiti, le 3 août 1961. Hikueru avait été soigneusement choisi par Jean-Marie Domard comme offrant les meilleures chances de succès pour la greffe : santé des huîtres perlières, qualité de l’environnement du lagon, richesse des nutriments, etc.

Ils n’y restèrent que 15 jours, jusqu’au 18 août. Après s’être remis de son mal de mer lors du transport de l’équipe depuis Papeete, e greffeur japonais Churoku Muroi opéra 1095 huîtres perlières. 268 furent opérées pour obtenir des demi-perles, 827 huîtres perlières furent greffées pour obtenir des perles sphériques. Pour Jean-Marie Domard, c’était peu, mais il n’eut pas e choix : « Ce chiffre peu élevé correspond au chiffre que s’était fixé M. Muroi, et il a ainsi travaillé jusqu’à l’épuisement de son stock de bille de greffage. »


L'année 1962 allait être cruciale.

Après l’opération, les huîtres furent placées dans des paniers déposés à 1 mètre de profondeur environ, en bordure de plage, où elles furent entreposées pendant 1 mois.

Par la suite, les huîtres furent transplantées sur un plateau sous-marin à 25 mètres de profondeur et disposées sur des claies. Les opérations perlières entrainant toujours un pourcentage de mortalité, celui-ci a été régulièrement relevé pendant les premiers mois. Au cours des cinq premiers mois, sur 827 huîtres opérées, la perte a porté sur 269 sujets, soit 32,5%.


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