Jean-Marie Domard, sauver les huîtres, envisager les perles

Source : Texte : Patrick Seurot - Photos : © Archives familiales Jean-Marie Domard


La sauvegarde des gisements naturels d’huîtres perlières et une meilleure connaissance de la biologie des pintadines ont été, à dessein, l’objet des missions confiées aux naturalistes, ostréiculteurs et malacologistes en Océanie, depuis 1860.

Jean-Marie Domard, arrivé à Tahiti en juillet 1957, poursuit cet objectif, initié 100 ans plus tôt. En 1960 cependant, le vétérinaire entame de sérieuses négociations pour donner vie à son rêve : la première greffe des pinctada margaritifera variété cumingi, l’huître perlière de Tahiti, unique au monde.


Jean-Marie Domard, en répondant à l’annonce faite, en 1956, d’une mis- sion de repeuplement des gisements nacriers de Polynésie, va ajouter son nom à la célèbre liste des Germain Bouchon-Brandely, Léon-Gaston Seurat, Simon Grand ou Gilbert Ranson, qui ont contribué à mieux connaître et à sauver de l’extinction la pintadine des lagons polynésiens.

Or, Jean-Marie Domard a aussi en tête « son » projet de perliculture. Alors qu’il prend en charge, sous l’égide du Ministère français de l’Agri- culture* les affaires de la pêche et de la nacre, qui deviendront fin décembre 1957 le Service de la Pêche, des forêts et de l’élevage –, il présente au gouverneur Jean-François Toby (1900-1964), en poste jusqu’au 28 mars 1958) son plan pour la perliculture. « Dès mon arrivée, j'ai soumis cette idée (de la greffe de la perle) au gouverneur, lequel me répondit : Jeune homme, si la perle était possible ici, on l'aurait faite avant vous, alors occupez-vous de nos nacres.” (Archives familiales*).

Dans un premier temps, il n’aurait donc pas de soutien dans l’administration. Qu’à cela ne tienne, il peut toujours se tourner vers les fonds privés et consacrer son temps libre à cette expérience.



Réhabiliter les réserves

Il se consacre d’abord à mieux connaître les lagons et les gisements d’huîtres perlières et effectue un audit complet des bancs nacriers de Polynésie française en 1958 et 1959. Il publia le compte-rendu de ses recherches en 1962 dans un document exceptionnel de précisions qui nous permet de mieux comprendre le contexte qui préluda à la première greffe dans le lagon d’Hikueru.

On y apprend que si la grande huître nacrière et perlière à bordure noire se rencontre dans la quasi-totalité des lagons périphériques et des baies des îles hautes, ainsi que dans les lagons intérieurs des îles basses (atolls), les peuplements de ces mollusques ne sont suffisamment importants pour être exploités commercialement que dans une vingtaine d’atolls de l’archipels des Tuamotu, dans deux atolls de l’archipel des Îles-Sous-le-Vent, enfin dans l’archipel des îles Gambiers.



Jean-Marie Domard, chiffres à l’appui, classa ainsi les lagons d’après l’importance de leur production. Il arrêta ce classement à 27 atolls et îles.

Loin devant avec plus de 1000 tonnes de production, Hikueru et Takume, où il releva la qualité des nacres « de renommée mondiale » ; en queue de peloton, Motutuga et Haraiki, avec 10 tonnes maximum de production, et dont il ne put relever la qualité de la nacre. Hikueru, Takume, Marutea-Sud, Takapoto, Mangareva, Takaroa : tous ces lagons produisent plus de 100 tonnes de nacres à chaque campagne. Des lagons tels que Scilly (Îles-Sous-le-Vent), Aratika, Amanu, Manihi, Hao, Makemo, Marokau sont capables de fournir de 20 à 50 tonnes de nacres forment le deuxième groupe.

Il décrivit les dimensions des valves, les tailles limite de prélèvement.

Il rappela les mesures prises par ses prédécesseurs pour défendre les gisements, qu’il faut considérer non pas « comme une série d’entraves inventées par une administration tracassière contre la liberté de la pêche », mais bien « pour per- mettre la reconstitution des fonds ratissés ».

Garantie de survivance de l'espèce

Il défendit le travail du professeur Ranson et sa création des réserves naturelles, même si elles furent mal prises par les insulaires. Le vol se généralisant dans ces réserves ainsi vidées de leur contenu, à partir de 1957 les agents administratifs constituèrent dans les réserves des élevages de nacres percées dans l’angle opposé au byssus et enfilées sur des brins de nylon. Les valves percées portaient ainsi une marque indélébile dont il était facile d’interdire le commerce.

Près de 55 000 pintadines furent ainsi mises en élevage dans les réserves domaniales : 25 000 à Hikueru, 21 000 à Reao, 6 000 à Takapoto, 3 000 à Takaroa (lire PoeRava 01, pp. 42-49).


À partir de 1960, Domard met en place les élevages domaniaux, « garantie de survivance pour l’espèce ».

La première campagne d’élevage à Hikueru porte sur 120 000 pintadines. Les nacres mises ainsi en élevages ont été recueillies par petit fond, précisément dans ces zones situées près de la sur- face où les huîtres se fixent en grand nombre, mais où elles se développent mal. Transportées en des fonds de 15 à 25 m, ces pintadines retrouvent un rythme de croissance qui leur permet en un à deux ans d’atteindre une taille commerciale. Du même coup, Domard résoud le problème de la constitution des réserves et celui de la lutte contre la pêche illicite des petites nacres pendant les périodes de plonge.


Les prémices de l'aventure perlière Alors qu’il mène ce travail herculéen de sauvegarde des gisements naturels et leur multiplication dans des zones où la pintadine a été décimée, son idée de tenter la greffe de la pintadine ne le quitte pas. “ J'étais effectivement têtu en diable et bien décidé à ne pas bronzer idiot dans ce sacré pays, je décidais, parallèlement à mon travail, de démontrer [...] que la culture perlière était possible en Polynésie ”. (Archives familiales).


Tout d’abord, avec les nucléi confiés à lui lors de son séjour au Japon par un passionné des perles greffées, Joseph Lévy, il tente lui-même de greffer les pintadines : 200 huîtres perlières du lagon de Punaauia. Un échec.


Mais il écrit à Lévy, le 13 mars 1961 : « J’ai opéré, avec beaucoup de difficultés, deux cents huîtres sans résultat. Mais j’ai la conviction qu’un Japonais pourrait réussir, car l’essentiel dans l’opération paraît être la vitesse d’exécution. »

Ses travaux et sa pugnacité attirèrent l’attention de Jacques Ansault, alors directeur de la Banque d’Indochine. Non seulement il lui conseilla de s’adresser au FIDES – Fond d’investissement pour le développement économique et social des TOM –, mais il attira aussi l’attention du nouveau Gouverneur, et réussit alors à faire financer son expérience. « Après maints palabres, je finis par obtenir 10 millions de francs. »

Constituer une équipe

Comme son travail allait consister à plonger dans les lagons à des profondeurs de 30 ou 40 m, il fallait à Jean-Marie Domard une équipe de plongeurs : il commença donc par créer une école de plongée grâce à sa formation suivie à Saint-Mandrier. John Doom fut l’un de ses premiers diplômés et, dès le 16 décembre 1957, il présente aux journalistes l'école de plongée de Fare Ute, d’autant plus attendue que les accidents ont été nombreux en 1956 pendant la saison de la plonge.


C'est John Doom, toujours, qui lui enseigne le reo māo’hi, qu’il parle couramment dès 1959. Puis il s’entoura d’une équipe de fidèles, pour l’élevage des pintadines bien sûr, mais aussi lors des expériences de greffe, des fidèles : Pepe, Maco, Steve, Momo et Théo. Pepe Mariterangi, « le colosse débonnaire » (Tahitirama) plongeait aussi bien qu’il était, à terre, impressionnant. Il servit parfois, au début, de garde du corps à Jean-Marie Domard, face aux Polynésiens qui voyaient d’un sale œil ses expériences, élevages, transferts de pintadines et projets de greffe ; Maco Jourdain, Demi très discret, toujours là pour le coup de main ; Steve Ellacott, l’homme à tout faire, qui connaît bien les Paumotu, et à qui Domard confiera la surveillance et l’entretien des huîtres greffées à Bora Bora ; deux plongeurs extraordinaires enfin, le Mangarévien Momo Mamatui, et Théodore Mahotu, de Takapoto. Trouver un greffeur Dans le cours du second semestre 1960, les choses s’accélè- rent. Jacques Ansault met Domard en relation avec Tokuichi Kuribayashi, président de la société Nippo Pearls Co à Tokyo et de Pearls Pty limited en Australie. Jean-Marie Domard écrit à Ansault au début de novembre 1960 : « Les plus grandes chances existent pour que s'avère possible la production de grosses perles de culture semblables à celles obtenues en Australie, mais il reste à en apporter une preuve définitive par la démonstration expérimentale. »


Le 17 novembre, Ansault lui répond : « De toutes manières, il n'est pas trop tôt pour demander à monsieur Kuribayashi s'il consentirait à envoyer un technicien à Papeete et à quelles conditions. »

La réponse de Kuribayashi est sans équivoque : la greffe de « black lips oysters » a déjà été tentée et ne donnera rien. Le 9 décembre, Jean-Marie Domard, ébranlé, écrit à Jacques Ansault : « Si cette difficulté est vraiment considérable, ne pensez-vous pas que l'on puisse s'efforcer d'introduire la culture des « silver lips » ou « pinctada maxima » dans certains atolls des Tuamotu spécialement réservés à cet effet ? »

Il est tôt rassuré cependant. D’abord par Lévy, qui dédramatise l’échec de l’expérience tentée par les Japonais sur les Pinctada margaritifera à lèvres noires, greffées dans des eaux froides et un biotope différent de leur lieu de vie habituel « et dont il ne faut pas tenir compte » ; puis par Ansault lui- même, qui écrit à Domard le 22 décembre 1960, à propos de Kuribayashi : « On peut supposer également, comme je vous l'ai déjà indiqué, qu'il ne tient pas à pousser un projet qui ferait concur- rence à son affaire australienne »...

À l’aube de l’année 1961, rien n’est acquis, mais Domard est convaincu que la greffe des huîtres perlières est à portée.