Jean-Marie Domard, le vétérinaire qui rêvait des perles de Tahiti

Source : Texte : Patrick Seurot - Photos : © Archives familiales Jean-Marie Domard

Jeune docteur vétérinaire nouvellement diplômé de Maison-Alfort, Jean-Marie Domard, né en 1927, apprenait en 1956 par un de ses camarades que le Ministère de la France d’Outre-Mer recherchait, pour Tahiti, un spécialiste du repeuplement des lagons nacriers. Il se porta candidat. Il fut reçu. L’aventure tahitienne et perlicole de la famille Domard pouvait commencer.

Un objectif : assurer la survie des huîtres perlières. Un rêve, trouver le moyen de faire naître les premières perles de culture de Tahiti.


C'était il y a 50 ans

Sauver l'huître perlière est la grande mission de Jean-Marie Domard, poursuivant ainsi le travail de ses illustres prédécesseurs : Germain Bouchon-Brandely (1880), Simon Grand (1900), Léon Gaston Seurat (1910) et Gilbert Ranson (1950).


Grâce à eux, la perle de culture de Tahiti est la seule au monde à naître d'huîtres sauvages, vivant naturellement dans leur milieu préservé.

Attendu à Tahiti au début de l’hiver austral, à la mi-juillet 1957, Jean-Marie Domard met à profit les 12 mois qu’il a devant lui pour se perfectionner. Il suit des stages de biologie, notamment en région ostréicole. Il apprend aussi à plonger et passe son diplôme à l'Ecole de Plongée de la Marine Nationale de Saint-Mandrier, pendant l’été 1956. Enfin, il finance sur ses deniers personnels un voyage d’études au Japon, notamment pour se familiariser avec l’élevage des huîtres perlières.

Naissance du projet perles Il s’y rend en bateau en janvier 1957, s’adjoint les services d’un interprète et, jusqu’en juin, visite différentes fermes perlières. Il croise notamment la route de Joseph Lévy, un Français naturalisé américain, travaillant pour des fermes perlières de la compagnie Strong and Co. Ce dernier lui confie quelques centaines de nucleus fabriqués à partir de différentes espèces de mollusques d’eau douce du Mississippi. Grâce à son interprète, Domard a aussi le privilège de visiter les fermes dans la baie d'Ago, où se trouvait alors la plus grosse production perlière de la société Mikimoto.


Création d'une équipe de fidèles

Il arrive à Tahiti, via la Nouvelle-Calédonie, le 14 juillet 1957. Il y est rejoint fin juillet par son épouse Edith et leur jeune fille Brigitte. L’aventure polynésienne de la famille Domard va durer 10 ans. Dix années durant lesquelles le paysage piscicole, perlicole, mais aussi agricole et forestier va durablement changer. Il instaure notamment une réglementation des plans de pêche (inspiré du rahui, périodes d’interdits des anciens Polynésiens), limite les périodes de plonge aux nacres, constitue des coopératives pour les pêcheurs. Enfin, grâce à sa formation suivie à Saint-Mandrier, il crée l’école de plongée de Fare Ute, En effet, comme son travail allait consister à travailler dans les lagons à des profondeurs de 30 ou 40 m, il fallait à Jean-Marie Domard une équipe de plongeurs. John Doom fut l’un de ses premiers diplômés. Avec lui, il apprit le reo ma’ohi, le tahitien, qu’il parla bientôt couramment.

Sauver l'huître perlière Il se consacre en même temps à mieux connaître les la- gons et les gisements d’huîtres perlières. Il effectue un audit complet des bancs nacriers de Polynésie française en 1958 et 1959. Il a d’ailleurs publié le compte- rendu de ses recherches en 1962 dans un document exceptionnel de précisions qui permet de mieux comprendre le contexte qui préluda à la première greffe dans le lagon de Hikueru.


On y apprend que si la grande huître nacrière et perlière est présente dans de nombreuses îles, ses gisements ne restent suffisamment importants pour être exploités commercialement que dans une vingtaine d’atolls de l’archipels des Tuamotu, dans deux atolls de l’archipel des Îles-Sous-le-Vent (Manuae ou Scilly et Motu One ou Bellinghausen), enfin à Mangareva (archipel des îles Gambier).

Réserves domaniales Jean-Marie Domard classa les lagons d’après l’importance de leur production. Il arrêta ce classement à 27 atolls et îles. Loin devant avec plus de 1000 tonnes de production, Hikueru et Takume, où il releva la qualité des nacres « de renommée mondiale » ; en queue de peloton, Motutunga (vers Ana’a) et Haraiki (près de Makemo), avec 10 tonnes maximum de production et une qualité inférieure de nacre.

À partir de là, Domard mit en place les élevages domaniaux, « garantie de survivance pour l’espèce ».

Près de 55 000 pintadines furent ainsi mises en élevage dans les réserves domaniales : 25 000 à Hikueru, 21 000 à Reao, 6 000 à Takapoto, 3 000 à Takaroa. Ce fut la tâche gigantesque de Domard et son équipe à partir de 1958 et 1959.La première campagne d’élevage à Hikueru (août 1960) a ensuite porté sur 120 000 pintadines (autre nom de l’huître perlière). Les vols se généralisant dans les réserves mises en place dans les années 1950, les agents administratifs constituèrent des élevages de nacres percées dans l’angle opposé au byssus et enfilées sur des brins de nylon. Les valves percées portaient ainsi une marque indélébile dont il était facile d’interdire le commerce. Les petites huîtres perlières vivant à moins de 3 mètres de fond et s’y développant mal furent ainsi déplacées.

La poursuite d'un rêve Du même coup furent résolus le problème de la constitution des réserves, la sauvegarde des gisements producteurs d’huîtres nacrières et celui de la lutte contre la pêche illicite des petites nacres pendant les périodes de plonge. Les huîtres perlières étaient sauvées.


Les huîtres perlières étaient sauvées. Domard pouvait se consacrer à son rêve : la première greffe des huîtres perlières de Polynésie. Il avait déjà choisi son atoll : Hikueru. Tout était réuni pour obtenir des perles de culture. Ne lui manquait qu’un greffeur.