Samuel Stutchbury - L'atoll de Hao, la route de l'est

Source : Patrick Seurot, L'exploitation nacrière aux Tuamotu au 19e siècle (travaux inédits de thèse d'histoire économique)



Avant 1825, peu de navires osent s’aventurer dans l’archipel dangereux : moins de vingt, si l’on en croit les archives consultées. Sans grossir le trait, ces expéditions furent d’ailleurs frappées d’infortunes (naufrages en particulier), ce qui n’engageait guère, même les plus téméraires, à se rendre dans ces îles masquées par l’océan. Après 1819, avec l’ordre restauré à Tahiti et la fin du conflit des Parata, l’exploration devint plus méthodique, plus loin à l’est.



Retour à l’aube du 19e siècle.

La situation à Tahiti n’est pas rose. Pomare 1er a abdiqué au profit de son fils de 9 ans, Tū-nui-e-a'a-i-te-atua, futur Pomare II, tout en conservant la régence jusqu’à sa mort en 1802. L’influence des Anglais puis des mission- naires (présents à Tahiti depuis 1797) sur Pomare II, son souhait de s’imposer à toutes les chefferies de Tahiti alors qu’il n’était qu’un chef secondaire et quelques décisions malheureuses le contraignent à affronter plusieurs coalitions, jusqu’à être vaincu au point de devoir quitter Tahiti en 1809.


C’est dans ce contexte incertain (Pomare ne reviendra sur la grande île que pour vaincre la coalition de ses adversaires en 1815) que débute l’exploration de l’archipel des Tuamotu, les îles aux perles, par des navires commerçants. Dans ce contexte tendu s’ajoute une autre guerre, impitoyable, celle de la domination de l’ensemble des îles pa’umotu par les guerriers de ’Ana’a, les célèbres Parata. Un conflit qui s’éternisa de 1750 environ jusqu’à la paix imposée par Pomare II en 1819. Il est évident que rien n’encourageait les navires à prospecter dans une zone d’îles dangereuses, que l’on n’aperçoit qu’au dernier moment... et sur laquelle on n’est pas certains d’être bien accueillis.


Toujours plus à l'est Les premiers explorateurs européens des atolls des Tuamotu, dont le but n’est plus la circumnavigation ou la recherche du continent austral, mais bien l’exploitation de ressources commercialisables, entrent peu à peu dans l’archipel des îles basses à partir de 1802 : le Captain Buyers et John Turnbull son subrécargue, sont considérés comme les premiers à pénétrer dans les Tuamotu, à bord du brick Margaret, pour y mener du troc et de l’exploitation de ressources naturelles : nacre, bêches de mer, huile de coprah, bois de santal et autres bois précieux...


En 1822, le capitaine Richard Charlton, à bord du Dragon, entra pour la première fois dans les Tuamotu du centre à l’aide de guerriers de ’Ana’a, convertis au christianisme. Il pénétra dans le lagon de Hao. Les stocks de nacres y étaient si importants que Charlton encouragea les capitaines à se diriger vers ces îles basses pour explorer de nouveaux atolls.



C’est certainement lui qui donna l’idée au capitaine Thompson, alors à Sydney, de diriger sur Hao une expédition nacrière d’envergure avec le Sir Osborne et le Rolla.


A bord de ce navire, un jeune chercheur, Samuel Stutchbury, qui laissa un journal d’une exceptionnelle qualité. Voici son histoire.

La préparation de l'expédition Le 15 avril 1825, rue Coleman, au cœur de Londres, la Pacific Pearl Fishery Company (Société de pêche de perles dans le Pacifique) fut constituée, avec 3000 actions de 50 £ chacune, puis ses statuts furent publiés dans la gazette de Sydney, le 08 dé- cembre 1825. S’il n’y eut jamais de partenaires à Sydney, la société fut rapidement connue dans le Pacifique sud comme étant la Société australienne de pêche aux perles, the Australian Pearling Co. Dans ses statuts, la société promettait aux investis- seurs le recours à la science, par l’usage de machines modernes – dont les « cloches à plonger », qui devaient permettre aux plongeurs de rester sous l’eau de longues minutes en respirant normalement – et la direction des opérations par une per- sonne capable et expérimentée, en l’occurrence le capitaine Joseph Thomson, né vers 1784, formé par le Capitaine Campbell : deux figures des Mers du Sud dans les années 1820.


C’est lui qui choisit les navires de l’expédition nacrière. Le Sir George Osborne (anciennement Le Néarque), construit pour la Marine française en 1801 était le plus gros des deux bateaux. Le Rolla, sous le commandement de Jas Nielson, faisait partie d’une série à la conception éprouvée durant plus de 20 ans par la Marine royale britannique.


Samuel Stutchbury avait 27 ans quand il entra dans le Pacifique sud. Formé en médecine et en sciences naturelles – il avait été nommé en 1820 pour assister le conservateur du Hunterian museum, Royal College of Surgeons de Londres –, il avait démis- sionné le 13 juillet 1825 pour devenir le naturaliste de cette expédition commerciale.

Son journal, dont le manuscrit original est conservé à The Alexander Turnbull library, Wellington, Nouvelle-Zélande, est un compte rendu quotidien de son voyage « dans les îles aux perles ». Des plongeurs, des parau et des rori Les bateaux quittèrent Gravesend, près de Londres, par la Tamise, le jeudi 11 août 1825. Ils passèrent le Cap de Bonne Espérance le samedi 12 novembre et entrèrent à Port Jackson (Sydney) le samedi 17 décembre. Après quelques semaines de repos et de réparations, ils prirent la route en direction des Australes. Ils arrivèrent à Rapa le 21 avril 1826.


D’autres vaisseaux européens étaient déjà sur place, notamment pour faire commerce de bois de santal. La carte ci-contre montre les routes de navigation suivies par les deux bateaux pour préparer et vivre la campagne de pêche : ravitaillement, emploi de plongeurs des Australes, Huahine, Tahiti, réparations ou commerces divers, achat de bois, d’arrow-root, de taro...

Le lundi 24, alors que les navires entrent dans le lagon de Hao (appelée alors Bow Island par les Anglais, l’île de la Harpe en français) Samuel Stutchbury est fasciné par la clarté de l’eau, si transparente qu’on y voit chaque patate de corail !

Le 25, les groupes de plongeurs sont séparés pour estimer les meilleurs gisements de nacres (parau) de l’atoll. Le mercredi 26, si les plongeurs de Raiva- vae se plaignent du froid (juillet est en plein hiver austral), Stutchbury se rend compte qu’ils se sont mis en compétition avec les plongeurs de Tahiti pour rapporter le plus d’huîtres perlières ou de rori (bêches de mer). Il remarqua qu’aucun des plongeurs ne reste plus de 50 secondes sous l’eau et pas plus profond que 10 brasses, contrairement aux légendes qui circulent à Londres de temps d’apnée infini. Mais il sent que c’est volontaire de leur part.


Leurs oreilles sont remplies de sang coagulé. « J'observe, chez ces personnes aux oreilles remplies de coagulum, que la membrane tympanique est rompue. Nous avons tous observé qu'en fumant1, ils forcent la plus grande partie de la fumée à se diriger vers les narines et les oreilles. » Les plongeurs, habitués l’informent que ces affections vont toutes disparaître dans quelques jours.

La cloche de plongée Le 8 août, Stutchbury emploie des plongeurs de Hao, très méfiants en raison d’un abus commis par un précédent bateau qui les employa sans les rémunérer. Ils rapportèrent si peu de nacre que Stutchbury conclut que l’endroit avait été ratissé avant lui (par le Dart sans doute).

Au nord, 28 plongeurs, hommes, femmes et en- fants, rapportent aussi quelques huîtres perlières. Partout sur l’île, des groupes de plongeurs exploitent à la main les différents gisements.


À partir du 15 août, l’essai de la cloche de plongée est tenté. La cloche doit pouvoir atteindre des fonds de 12 à 14 brasses (22 à 25 m), là où se trouvent le plus d’huîtres perlières. La cloche fut installée à 5 brasses de profondeur. Un plongeur natif des Marquises y entra. Il parut ravi de l’expérience. Il y retourna plusieurs fois, avant de se plaindre de la pression intolérable pour les oreilles et de la forte douleur qu’elle engendrait. Si l’air avait empli la cloche au début, elle était pleine d’eau à la fin de l’expérience.


Après plusieurs essais, Stutchbury nota ses réserves quant à l’emploi de la cloche.

Très lourde (2 tonnes), elle nécessitait des équipements qui n’étaient pas disponibles sur le bateau. Son em- ploi immobilisait une bonne partie de l’équipage. De plus, le temps devait être parfaitement clément et le lagon calme pour permettre son utilisation. Enfin, Stutchbury se rendit compte que la pompe n’envoyait pas assez d’air dans la cloche passé sept brasses de profondeur (13 m), sans doute par manque de puissance de la pompe* et que la pres- sion était alors si forte que les plongeurs faisaient des malaises.

*«La pompe à air, à mon avis, n'est pas assez puissante pour vaincre la pression en place, et le tuyau en cuir perd de l'air à tous niveaux, non seulement aux coutures, mais aussi par les pores du cuir lui-même.»


Hao, un succès commercial Que ce soit par temps plaisant, frais ou coups de vents violents, ils explorent inlassablement le lagon. Au sud, les nacres sont trop petites ou trop rares. Au nord du lagon, les gisements sont abondants.

Au quotidien, le suivi de la collecte de nacres par Stutchbury dans son journal est impressionnant de détails : « Jeudi 17 août. Beau temps agréable. Avons envoyé les coquilles récoltées à bord du Sir Geo Osborne (1 ton, 11 Cwt2, Qu 00 Lb), soit près de 1,5 tonne de nacres ! »

Le mardi 12 septembre, ils rencontrent des guerriers de Ana’a, qui les informent de deux naufrages de navires, l’un à Amanu, en provenance du Bengale (Inde) et commandé par des officiers anglais, l’autre, plus grand, sur Tapoto. Stutchbury émet l’hypo- thèse que ce soit un des navires de La Pérouse...



Les journées se succédèrent ainsi, jusqu’au mo- ment où ils quittèrent l’atoll le dimanche 15 octobre 1826, et que, « à 14h, le nord ouest de l’île disparut ». Durant les deux mois passés sur Hao, les équipages et leurs plongeurs avaient récolté 42 tonnes de nacres et pas moins de 2,544 kilos de perles fines ! A son retour à Londres, Stutchbury avait prouvé que l’exploitation des lagons étaient financièrement viable. Les navires allaient bientôt se succéder dans les Tuamotu, et donner naissance à l’une des plus incroyables épopées vécues dans ces îles « de la matière dont sont faits les songes » (R.L. Stevenson) : la plonge aux nacres.

Si le journal de Stutchbury n’est pas traduit en français, il a été transcrit et commenté par le professeur David Branagan. Il est un des rares témoignages d’une entreprise commerciale, financée par des investisseurs de Sydney et de la City à Londres dans les premières années d’exploration nacrière aux Tuamotu.